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Texte critique du catalogue de l’exposition « Représentations » – Pavillon des Arts et du Patrimoine de Châtenay-Malabry (France) 2022. Par Renée Malaval.

Texte critique du catalogue de l’exposition Rappresentazione anonima – Musée National de Ravenne (Italie) 2017. Par Emanuela Fiori.

Clément Mitéran _ _Houellebecq est une personne extrêmement curieuse_ – Les univers du livre

Mosaïque Magazine n° 10. Par Nicolas Guyonnet.

 

Textes :

Texte du catalogue de l’exposition Représentations – Pavillon des Arts et du Patrimoine de Châtenay-Malabry (France) 2022.

Par Renée Malaval

« La mosaïque n’en est qu’au début de l’exploration de ses possibilités, comme a pu l’être tout au long du 20e siècle la peinture. Après une disparition de la scène artistique de plusieurs siècles, elle rattrape son retard » explique Clément Mitéran et il le démontre de façon magistrale avec l’exposition Représentations, présentée du 14 juin au 9 septembre 2022 au Pavillon des Arts et du Patrimoine à Châtenay-Malabry.

Représentations est un titre à double sens. Il s’agit à la fois de représenter puisque l’exposition est consacrée au portrait et que Mitéran s’attache à reproduire et à interpréter les traits de personnages qu’il a choisis et qui ont d’une manière ou d’une autre croisé son chemin. L’artiste nous les présente à nouveau, dans une sorte de réédition, un ensemble retravaillé, enrichi d’un

nouveau chapitre et de nouvelles images.

Cet ensemble montre une cinquantaine de portraits que l’artiste classe lui-même en trois séries différentes apparues successivement au cours du temps et qu’il mène aujourd’hui en parallèle. La première, initiée dès 2008, est celle des Figures de la mythologie moderne et contemporaine, la deuxième, débutée dès 2015, rassemble les Figurations anonymes et la troisième, présentée ici au public pour la première fois, est intitulée Consecratio/Abolitio nominis. Trois voies à travers lesquelles, depuis une quinzaine d’années maintenant, dans son atelier de Wissous en région parisienne, l’artiste trentenaire explore le genre du portrait d’une manière totalement novatrice et en a fait le centre de sa recherche artistique.

Ces portraits convoquent pour leur réalisation la photographie et la mosaïque ; ils sont soutenus par une technique sophistiquée dans laquelle les deux médiums s’interpénètrent de manière unique, chaque série correspondant à une façon différente de traiter le portrait.

À l’énoncé de ces mots, portrait, photographie, mosaïque, des images et des noms surgissent immédiatement à l’esprit de tous. Les portraits en mosaïque présentés au Musée Archéologique National de Naples en Italie, ceux de l’époque byzantine que l’on voit sur les murs des monuments de Ravenne, les mosaïques de Gaudí et tellement d’autres.

Pourtant, en découvrant les œuvres de Clément Mitéran nos certitudes sont ébranlées. On est devant des œuvres, belles, esthétiques, où tout est évanescence, dégradés, nuances de gris et de blancs jusqu’à l’or blanc, parfois à la limite d’un monochrome ou bien avec quelques couleurs choisies dans une palette de teintes brûlées qui se diluent en nuances douces et délavées ; un certain flou, des personnages aux limites imprécises, qui baignent dans une ambiance intemporelle.

Les Figures de la mythologie moderne et contemporaine

L’artiste présente ici trois portraits de cette série, celui de Charles Baudelaire, celui de Gilles Deleuze et celui de Michel Houellebecq. Ce sont des portraits de facture classique, réalisés en marbre et smalti. Le style est très pictural, les personnages mis en scène de manière réaliste, debout pour Baudelaire, assis dans un fauteuil pour Houellebecq et en gros plan pour Deleuze. Le regard du spectateur oscille entre un point de vue résolument figuratif et une lecture plus globale de l’œuvre où matière, texture et composition prennent le pas. Grâce à la réflexion et la réfraction de la lumière sur les différents plans des tesselles, les traits des personnages acquièrent des formes abstraites.

Pour faire le portrait de Michel Houellebecq, réalisé en 2015 et point d’orgue de cette recherche, Mitéran a rencontré l’écrivain et pris les clichés préliminaires à la réalisation de la mosaïque. Le travail a nécessité environ quatre mois. « Si je décide de consacrer autant de temps à une technique aussi complexe, c’est que je pense qu’aucun autre médium ne peut permettre d’associer autant d’éléments avec une telle liberté. Et que le résultat en vaut la peine » explique l’artiste. En s’engageant dans une voie qui réinvente le genre historique du portrait pour le dépoussiérer, Clément Mitéran va peut-être rassurer Michel Houellebecq qui constatait la disparition progressive du portrait dans l’art qui selon lui devait beaucoup aux critiques ayant manifesté un ennui pour ce genre canonique.

Les personnages dont Mitéran fait le portrait sont des figures mythiques de la culture moderne et actuelle. L’artiste poursuit dans son atelier cette série avec une recherche autour de personnalités de l’art, un travail de construction d’une mythologie fondatrice pour notre société.

Les Figurations anonymes

L’exposition dévoile une trentaine de portraits de Figurations anonymes. Mitéran a abordé cette nouvelle étape de sa recherche en 2015. Il supprime le tirage sur papier et lui substitue un tirage directement sur la mosaïque. La surface des smalti vénitiens blancs ou des tesselles d’or blanc est au préalable rendue photosensible. Un instant fugace se trouve emprisonné sur une surface potentiellement éternelle. Le dialogue entre l’instantanéité de la photographie et la durabilité de la mosaïque s’installe.

Le portrait se retrouve imprimé sur un support fragmenté. Ce type de support peut surprendre, voire paraître impropre à l’impression d’un portrait, mais c’est en réalité lui qui donne à l’œuvre sa vigueur, sa force. Les traits des visages dessinent ici encore des formes abstraites.

En réunissant mosaïque et photographie dans ses créations, Mitéran oppose l’effacement de la photographie à la permanence de la mosaïque. Un art, qui incarne l’éternité par excellence (« La mosaïque est la vraie peinture pour l’éternité » pour reprendre les célèbres propos de Ghirlandaio), un autre dont l’essence est de capter l’instantanéité, de figer l’instant. L’un durable et fixé de manière irrémédiable, l’autre éphémère et périssable. Deux médiums qui pourraient sembler étrangers l’un à l’autre mais qui peuvent être rapprochés car l’un et l’autre sont révélés par la lumière. S’il est en effet évident pour tous que la lumière est liée à la photographie, il faut aussi se souvenir de l’inscription écrite dans la chapelle byzantine de l’archevêché de Ravenne, Aut lux hic nata est aut capta hic libera régnât que l’on peut traduire par « Soit la lumière est née ici, soit elle a été capturée, elle règne ici libre ».

Les Figurations anonymes mettent en scène des artistes qui utilisent le médium de la mosaïque, hommes et femmes de différentes générations, originaires de différents pays et que Clément Mitéran a côtoyés. L’artiste a lui-même photographié les mosaïstes, leur imposant une position frontale et inexpressive, comme on peut le voir pour les photos d’identité.

Monstre (les monstres), Spectre (les spectres), Trace (les traces), Simulacre (les simulacres) et Lintoleum défilent devant le spectateur. Ainsi Lintoleum figure le portrait de l’artiste polonaise Matylda Tracewska ; il est réalisé en Opus reticulatum avec un jeu subtil de tesselles dont les variations dessinent le visage. Dans Simulacrum V, l’artiste a fait le portrait de l’artiste japonaise Takako Hirai. Il a choisi une surface en smalti vénitiens d’or blanc qui évoque le trésor artistique que l’artiste est en train de bâtir, en contradiction avec sa situation sociale fragile, sacrifiant sa vie personnelle pour se consacrer à son œuvre et vivre en Italie. Les Scarti mettent en scène Aude Fourrier et Sara Vasini et sont réalisés avec des matériaux de récupération en écho à leur travail. Dans Trace I, qui fait le portrait de Felice Nittolo, la pose des tesselles est d’inspiration byzantine.

Parfois, on a l’impression fugitive de reconnaître une personne, mais sa réalité s’éloigne, on ne devine plus que quelques traits et dans Monstre II par exemple, le portait est monstrueux puisque le haut du visage est celui de l’un des membres du collectif CaCO3 associé à la barbe d’un autre membre du même collectif.

Dans cette série des Monstre le spectateur croit voir des visages reconnaissables quand il s’agit de photomontages, de fictions. Clément Mitéran évoque le statut de ces artistes dans la société contemporaine : ce n’est pas un travail de célébration.

Les artistes sont rendus anonymes par le choix du type d’impression. À terme, le dessin de la photo s’effacera, le portrait disparaîtra et seule la mosaïque restera. Ce qui émergera de ces portraits, c’est la spécificité de l’œuvre de chaque artiste, son identité artistique. L’artiste ne célèbre pas ses confrères mosaïstes mais il leur rend hommage. Il les représente tels qu’ils sont dans la société, dans le monde actuel de la culture, invisibles, dissous dans une réalité contemporaine, dans l’anonymat.

Les Consecratio/abolitio nominis

Dix-huit portraits sont présentés dans le cadre de cette troisième série. La Rome antique désignait par abolitio nominis – expression que l’on peut traduire par suppression du nom – un ensemble de condamnations à l’oubli prononcées post mortem. Par extension, l’expression est utilisée pour toute condamnation post mortem et désigne une pratique systématique d’annulation : destruction, décapitation, resculpture de statues, suppression des noms sur les inscriptions, sur les pièces de monnaie, bûchers de livres, de portraits… L’exemple le plus ancien est celui de d’Érostrate, incendiaire du temple d’Artémis. Sa seule motivation était de devenir célèbre. Les éphésiens l’ont condamné à ne plus voir son nom prononcé. Et c’est à cause d’un historien qui a mentionné son nom qu’il est encore connu de nos jours. La relecture historique de son geste le cite comme le premier terroriste. Les empereurs romains effaçaient fréquemment le nom de leur prédécesseur. Cependant, dans leur zèle à éliminer certaines personnalités publiques, les Romains ont, par inadvertance, préservé et renforcé les mythes d’un grand nombre de celles qu’ils avaient damnées. Les personnalités effacées faisaient même parfois figures de martyrs. Lorsque les statues étaient simplement enterrées au lieu d’être détruites ou brûlées, elles ont pu être redécouvertes lors de fouilles ultérieures.

Dans la Basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf, à Ravenne, des personnages ont eux aussi été effacés des mosaïques. Durant la période de l’iconoclasme dans l’empire byzantin (726-843) on a assisté à une destruction délibérée d’images de type figuratif pour des motifs religieux et politiques. On retrouve la même volonté dans les mosaïques recouvertes de Sainte Sophie. À la Renaissance, on peut citer parmi les damnatio memoriae, le recouvrement du portrait du doge de Venise Marino Faliero, des membres de la famille Pazzi à Florence, de Jan Hus… Le monde moderne utilise aujourd’hui encore ces pratiques à travers le négationnisme des génocides. La décapitation de la statue de l’impératrice Joséphine en 1991, à Fort-de-France en Martinique, le déboulonnage des statues, la « cancel culture » : il existe de nombreuses modalités d’effacement. On se demande aujourd’hui lors d’attentats si le nom des terroristes devrait ne pas être cité, pour ne pas participer à une glorification de martyrs. Tout se situerait entre consecratio et damnatio, et ces allers-retours se retrouvent dans l’œuvre de Mitéran.

La technique qu’il a mis au point pour la réalisation des Consecratio/Abolitio nominis est complexe et nécessite plusieurs opérations successives. Elle repose sur l’impression d’une image sur une surface. Cette surface est soit une plaque de marbre (l’œuvre finale apparaît sans cadre), soit une surface en mosaïque réalisée par l’artiste (l’œuvre finale est alors présentée entourée d’un cadre noir) ; c’est alors une mosaïque de facture « classique », avec un joint noir époxy, à l’andamento qui diffère d’une mosaïque à l’autre et qui appelle une étape de ponçage. L’image imprimée est réalisée grâce à un logiciel de retouche et de traitement de photographies numériques. Elle est obtenue par la superposition de deux images, la photographie originale en couleur du sujet et celle de la Figuration anonyme qui lui correspond. L’artiste retravaille l’impression.

Une fois l’image imprimée sur la surface choisie, l’artiste intervient en tant que mosaïste, non pas de manière systématique, mais de façon différente pour chaque œuvre, en écho avec le sujet de l’œuvre. Il ne s’agit pas d’une retouche de la surface mais d’un véritable repentir, un travail beaucoup plus important et motivé par des raisons esthétiques. L’artiste laisse volontairement visible, voire met en évidence le repentir pour en faire le motif central de sa mosaïque. Il s’agit d’une altération de l’œuvre. Au spectateur de déceler l’intentionnalité de l’artiste à travers ce repentir.

L’artiste évoque par ce geste, l’idée de restauration ; la restauration des mosaïques devenue une évidente nécessité mais dont le coût est sans rapport avec le faible investissement accordé à la mosaïque contemporaine. Les interventions de Mitéran sur les mosaïques sont de natures diverses : restauration en blanc, lignes de tesselles en Opus tesselatum, insertion de chaux de restauration, Opus vermiculatum, nouveaux visages, masque monochrome,intervention en noir et blanc qui renvoie à une iconographie mortuaire. Il peut aussi intervenir en mosaïque sur la plaque de marbre comme il le fait avec Kintsugi où il transpose la méthode de réparation des céramiques en utilisant des tesselles d’or.

Ricoperto esquisse les recherches futures de l’artiste.

La première série, celle des Figures de la mythologie moderne et contemporaine, illustre la consécration, l’apothéose, la gloire et les hommages rendus à des artistes reconnus comme des figures mythiques de notre société. L’homme est capable d’aller jusqu’à la divinisation des artistes qu’il choisit de sanctifier.

Au fil des deux séries suivantes, on assiste en premier lieu à une invisibilisation des personnages portraiturés, puis à une tension entre la consécration et l’oubli. Que nous dit l’artiste ? Il nous questionne, nous parle de mosaïque contemporaine, de ses acteurs : c’est là le but de ce corpus d’œuvres. Il nous dit que les mosaïstes contemporains sont « les invisibles » de l’art : par la profonde inégalité territoriale qu’ils subissent car ils sont loin de rentrer dans les grandes galeries, les grands musées nationaux, par le manque de considération des universitaires, des médias de référence et des critiques d’art. L’artiste dénonce leur condition précaire et anonyme. C’est un cri d’alarme, un cri silencieux que l’artiste exprime par l’effacement programmé des visages. Resteront-ils à tout jamais anonymes ? Ou bien ceux que l’on veut oublier ne resurgiront-ils pas dans le futur, à l’image des empereurs romains frappés d’abolitio nominis par leurs successeurs ?

Quand la photographie disparaîtra, le visage du mosaïste s’évanouira. Il ne restera alors que la mosaïque, celle-la même que l’artiste aura inventée. Le caractère durable de la mosaïque permet d’envisager son historicisation et celle de ses artistes. Le monde actuel de la culture refuse aux mosaïstes la notoriété de leur nom. Mais à l’image des personnages de l’histoire victimes d’abolitio nominis, l’histoire pourrait bien, au vu de la qualité de leurs œuvres, les réhabiliter et, comme ce fut le cas pour Érostrate, rendre leurs noms célèbres.

Clément Mitéran présente ici un ensemble d’œuvres qu’il va poursuivre et qui soulèvent nombre d’interrogations. Quel mystère cache l’opposition entre photographie éphémère et mosaïque éternelle ? L’art du portrait appartient-il à la réalité ou à la fiction ? Le portrait est un travail sur l’identité, il affirme un statut, une existence : par son travail, Mitéran nous interroge sur le statut de l’artiste dans le monde actuel. Le débat sur le statut de l’artiste sous-tend ces œuvres. Qui est le mosaïste contemporain ? Doit-il s’effacer derrière son œuvre ? Ne devient-il pas alors un simple exécutant de son œuvre ? Le mosaïste disparaîtra derrière son travail : son visage s’évanouira mais son identité musive restera reconnaissable. L’histoire peut-être retiendra son nom.

En choisissant de travailler sur le portrait, l’artiste s’interroge sur notre société. Il met l’accent sur la distorsion entre l’absence de véritables portraits et la multitude banale des selfies qui envahissent smartphones et réseaux sociaux. Ceux-là ne disent rien de leur auteur, ni de leur sujet. Mitéran, lui, a choisi de réaliser des portraits avec une technique caractérisée par une mise en œuvre d’une extrême lenteur et qui révèle la part intime de chaque artiste, son identité artistique. Il appartient au monde restreint des jeunes artistes qui donnent à la mosaïque une valeur inestimable et un avenir renouvelé.

Texte du catalogue de l’exposition Rappresentazione anonima au Musée Nationale de Ravenne (Italie) 2017.

Par Emanuela Fiori

S’il suffisait, pour rendre compte de cette exposition, de retracer le parcours artistique de Clément Mitéran, en soulignant son jeune age – il est né en 1984 – nous pourrions être portés à schématiser les fondamentaux de son parcours artistique à travers certaines étapes essentielles telles que ses études de philosophie, l’attraction pour la pratique de la mosaïque et une forte volonté de recherche. Cela serait somme toute assez simpliste et réducteur car les œuvres présentées à l’occasion de cette exposition mettent en scène une histoire plus complexe, qui au-delà de la simple représentation en mosaïque, laissent émerger le thème de l’identité.

Le genre du portrait, pratiqué par l’artiste depuis presque une décennie, est exprimé à travers un langage moins pictural et réaliste que dans ses précédentes œuvres, en dépit de la trompeuse réalité qu’inspire l’image photographique. Sa ré-énonciation en mosaïque invente une nouvelle grammaire expressive et « irrégulière » dans laquelle la matière âpre des tesselles catalyse volontairement l’hétérogénéité et les erreurs présentes dans les photographies, réfracte la lumière et transforme les traits en formes abstraites.

Devant nos yeux, sans continuité, se succèdent des portraits, des visages plus ou moins reconnaissables, photographiés et tirés sur une surface inusuelle, sur un support « inadapté » et fragmenté. Dans ces œuvres la focale et le contraste évoluent, tandis que la pose « frontale » reste volontairement inexpressive. Les Monstre, aux visages apparemment identifiables, sont réalisés par photomontage, quand les Spectres, partant de personnes réelles, sont rendus méconnaissables, anonymes.

Ce jeu entre réalité et fiction, entre signifié et signifiant, qui est peut-être la recherche d’une figure rhétorique, semble être le but de cette galerie de physionomies qui nous capture et nous mène dans un monde suspendu et à part, un « non-monde ». Et pourtant ces visages déclarent une appartenance et racontent les histoires, les destins de ceux qui ont fait de le choix de la mosaïque comme étant celui de leur propre langage artistique. Si l’objectif de Clément Mitéran était celui de représenter avec une sérieuse ironie ses « compagnons de voyage » mosaïstes, en allant outre la surface de la photographie pour essayer de définir leur rôle, de sonder l’espace concédé à la pratique de la mosaïque dans le monde contemporain, l’objectif est atteint. Le medium employé fût, comme toujours lorsqu’il s’agit d’art, l’usage de la matière en rapport étroit avec la technique. En l’espèce le rapport matière/technique est doublement important puisque l’artiste contamine, subordonne même la technique de la photographie à une matière, celle de la mosaïque, qui ne lui est pas analogue.

Ce qui pourrait sembler être une expérimentation artistique, aboutissant à un heureux et insolite résultat esthétique et formel, a des enjeux plus profonds et articulés. Il ne s’agit pas seulement d’un exercice de réécriture d’un langage cultivé, semblable aux reformulations d’images emblématiques du Pop Art des années soixante.

Andy Warhol reportait par sérigraphies les photographies des icônes médiatiques de l’époque pour les « corriger » ensuite en peinture, les transformant en multiples toujours différents. La sérigraphie était une technique de reproduction de l’émulsion photographique et la couleur ensuite ajoutée visait à s’emparer mentalement de l’image pour la transformer en objet de série, privé de toute intensité dramatique.

Dans notre cas cependant, le rapport entre photographie et mosaïque apparaît comme une rencontre entre deux éléments étrangers l’un à l’autre aussi bien matériellement qu’intellectuellement : une technique périssable, destinée à capter l’instant fuyant est déclinée sur la mosaïque, elle-même technique la moins sujette à dégradation, expression de l’éternité par excellence. Inévitablement l’on perçoit la différence entre la mosaïque d’une part, qui use d’un matériau durable pour exprimer le symbolique, et la photographie d’autre part, fixée sur plaques de verre, puis sur papier et désormais sur support numérique, donc sur des supports immatériels ou destinés à disparaître, pour fixer l’éphémère.

Ce contraste, cet oxymore révèle que le parcours créé par Clément Mitéran est hérissé de nombre d’obstacles et de difficultés, sous une apparence simple et plaisante.

L’on pourrait s’arrêter à une lecture formelle des œuvres et regarder avec attention les effets produits par cette fascinante contamination de techniques. À l’heure des chromatismes parfaits produits numériquement, retrouver la mémoire des premiers daguerréotypes, l’argentique, le blanc jamais parfaitement blanc, l’absence d’expressivité des poses, la dégradation du temps, le portrait qui se transforme en fantôme. Se rappeler également des photographies d’identité en noir et blanc réalisées en studio, encore en vogue au début des années soixante, et parfois soumise au macabre rituel des « retouches » qui les rapprochaient des photographies mortuaires. Sans toujours franchir un autre stade de compréhension, l’on pourrait encore chercher à deviner l’identité des sujets, chercher des ressemblances. Mais l’artiste nous demande autre chose. Il nous invite à poursuivre notre analyse et à dévoiler le mystère que cache l’opposition entre photographie éphémère et mosaïque « éternelle ». Nous avons déjà vu que ces photographies, dont les sujets sont rendus indistincts par la technique et la mosaïque elle-même, portraiturent des mosaïstes. Ceux-ci sont d’âge variable, de diverses nationalités, ont des parcours artistiques qui se sont croisés, rapprochés et éloignés, mais ils ont en commun d’avoir fait de la mosaïque leur langage artistique ; une technique peut-être trop antique pour trouver place dans le présent.

Pourquoi définir comme « anonymes » les portraits réalisés par Clément Mitéran, quand on reconnaît les physionomies des mosaïstes du groupe Caco3, de Matylda Tracewska, de Marco De Luca ou encore de Felice Nittolo ? Car l’image de leurs visages s’évanouira avec la dégradation de la photographie. Ne restera alors que la mosaïque, le langage artistique qu’ils se sont choisi comme mémoire de leur individualité, apparaissant la plupart du temps au second plan de la technique même.

Émergent encore des références à l’antique débat sur le manuel et le conceptuel dans la pratique de la mosaïque. Le mosaïste disparaît derrière son propre travail, ses deux âmes de concepteur et d’exécuteur se fondent en une œuvre qui peine peut-être à être reconnue comme telle. Qui est le mosaïste contemporain ? Son identité est-elle reconnue ou méconnue ? Sa présence dans le monde de l’art contemporain est elle évidente ou peine-t-elle à émerger ? Son travail artistique lui survivra-t-il ? Les travaux de Clément Mitéran poussent à ces interrogations et suggèrent une réflexion sur la démarche artistique centrée sur l’aspect de la matière que révèlent ces images : formats différents, matériaux luxueux ou simplement précieux, dégradés, contrastes et évanescences. Ces éléments définis supportent les photographies de personnes existantes comme dans le triptyque Giornate ou le duo Trace, ainsi que les photomontages qui composent les Monstre. Ce seul titre réunit les portraits consanguins et nous en donne la clé interprétative. Sans place laissée au hasard, mais sur un certain sentier poétique ; une poésie ironique mais aussi agressive derrière l’apparente quiétude de froids chromatismes.

Le portrait est un symbole, une énonciation, une déclaration de présence, l’affirmation d’un status et d’une existence. Dans Rappresentazione anonima de Clément Mitéran, le portrait devient la métaphore paradoxale d’une position fragile, la dénonciation voilée d’une condition identitaire précaire que soulignent les Simulacrum, à travers l’usage du précieux or blanc, ironique représentation d’un découragement, d’une renonciation à créer une œuvre artistique.