Figuration anonyme

Texte critique (en bas de page) par Emanuela Fiori du catalogue de l’exposition de Clément Mitéran Rappresentazione anonima présentée par Marte au Musée National de Ravenne.

 

 

 

 

Rappresentazione anonima – Figuration anonyme

 

S’il suffisait, pour rendre compte de cette exposition, de retracer le parcours artistique de Clément Mitéran, en soulignant son jeune age – il est né en 1984 – nous pourrions être portés à schématiser les fondamentaux de son parcours artistique à travers certaines étapes essentielles telles que ses études de philosophie, l’attraction pour la pratique de la mosaïque et une forte volonté de recherche. Cela serait somme toute assez simpliste et réducteur car les œuvres présentées à l’occasion de cette exposition mettent en scène une histoire plus complexe, qui au-delà de la simple représentation en mosaïque, laissent émerger le thème de l’identité.

Le genre du portrait, pratiqué par l’artiste depuis presque une décennie, est exprimé à travers un langage moins pictural et réaliste que dans ses précédentes œuvres, en dépit de la trompeuse réalité qu’inspire l’image photographique. Sa ré-énonciation en mosaïque invente une nouvelle grammaire expressive et « irrégulière » dans laquelle la matière âpre des tesselles catalyse volontairement l’hétérogénéité et les erreurs présentes dans les photographies, réfracte la lumière et transforme les traits en formes abstraites.

Devant nos yeux, sans continuité, se succèdent des portraits, des visages plus ou moins reconnaissables, photographiés et tirés sur une surface inusuelle, sur un support « inadapté » et fragmenté. Dans ces œuvres la focale et le contraste évoluent, tandis que la pose « frontale » reste volontairement inexpressive. Les Monstre, aux visages apparemment identifiables, sont réalisés par photomontage, quand les Spectre, partant de personnes réelles, sont rendus méconnaissables, anonymes.

 

 

Ce jeu entre réalité et fiction, entre signifié et signifiant, qui est peut-être la recherche d’une figure rhétorique, semble être le but de cette galerie de physionomies qui nous capture et nous mène dans un monde suspendu et à part, un « non-monde ». Et pourtant ces visages déclarent une appartenance et racontent les histoires, les destins de ceux qui ont fait de le choix de la mosaïque comme étant celui de leur propre langage artistique. Si l’objectif de Clément Mitéran était celui de représenter avec une sérieuse ironie ses « compagnons de voyage » mosaïstes, en allant outre la surface de la photographie pour essayer de définir leur rôle, de sonder l’espace concédé à la pratique de la mosaïque dans le monde contemporain, l’objectif est atteint. Le medium employé fût, comme toujours lorsqu’il s’agit d’art, l’usage de la matière en rapport étroit avec la technique. En l’espèce le rapport matière/technique est doublement important puisque l’artiste contamine, subordonne même la technique de la photographie à une matière, celle de la mosaïque, qui ne lui est pas analogue.

 

 

Ce qui pourrait sembler être une expérimentation artistique, aboutissant à un heureux et insolite résultat esthétique et formel, a des enjeux plus profonds et articulés. Il ne s’agit pas seulement d’un exercice de réécriture d’un langage cultivé, semblable aux reformulations d’images emblématiques du Pop Art des années soixante.

Andy Warhol reportait par sérigraphies les photographies des icônes médiatiques de l’époque pour les « corriger » ensuite en peinture, les transformant en multiples toujours différents. La sérigraphie était une technique de reproduction de l’émulsion photographique et la couleur ensuite ajoutée visait à s’emparer mentalement de l’image pour la transformer en objet de série, privé de toute intensité dramatique.

Dans notre cas cependant, le rapport entre photographie et mosaïque apparaît comme une rencontre entre deux éléments étrangers l’un à l’autre aussi bien matériellement qu’intellectuellement : une technique périssable, destinée à capter l’instant fuyant est déclinée sur la mosaïque, elle-même technique la moins sujette à dégradation, expression de l’éternité par excellence. Inévitablement l’on perçoit la différence entre la mosaïque d’une part, qui use d’un matériau durable pour exprimer le symbolique, et la photographie d’autre part, fixée sur plaques de verre, puis sur papier et désormais sur support numérique, donc sur des supports immatériels ou destinés à disparaître, pour fixer l’éphémère.

Ce contraste, cet oxymore révèle que le parcours créé par Clément Mitéran est hérissé de nombre d’obstacles et de difficultés, sous une apparence simple et plaisante.

L’on pourrait s’arrêter à une lecture formelle des œuvres et regarder avec attention les effets produits par cette fascinante contamination de techniques. À l’heure des chromatismes parfaits produits numériquement, retrouver la mémoire des premiers daguerréotypes, l’argentique, le blanc jamais parfaitement blanc, l’absence d’expressivité des poses, la dégradation du temps, le portrait qui se transforme en fantôme. Se rappeler également des photographies d’identité en noir et blanc réalisées en studio, encore en vogue au début des années soixante, et parfois soumise au macabre rituel des « retouches » qui les rapprochaient des photographies mortuaires. Sans toujours franchir un autre stade de compréhension, l’on pourrait encore chercher à deviner l’identité des sujets, chercher des ressemblances. Mais l’artiste nous demande autre chose. Il nous invite à poursuivre notre analyse et à dévoiler le mystère que cache l’opposition entre photographie éphémère et mosaïque « éternelle ». Nous avons déjà vu que ces photographies, dont les sujets sont rendus indistincts par la technique et la mosaïque elle-même, portraiturent des mosaïstes. Ceux-ci sont d’âge variable, de diverses nationalités, ont des parcours artistiques qui se sont croisés, rapprochés et éloignés, mais ils ont en commun d’avoir fait de la mosaïque leur langage artistique ; une technique peut-être trop antique pour trouver place dans le présent.

Pourquoi définir comme « anonymes » les portraits réalisés par Clément Mitéran, quand on reconnaît les physionomies des mosaïstes du groupe Caco3, de Matylda Tracewska, de Marco De Luca ou encore de Felice Nittolo ? Car l’image de leurs visages s’évanouira avec la dégradation de la photographie. Ne restera alors que la mosaïque, le langage artistique qu’ils se sont choisi comme mémoire de leur individualité, apparaissant la plupart du temps au second plan de la technique même.

Émergent encore des références à l’antique débat sur le manuel et le conceptuel dans la pratique de la mosaïque. Le mosaïste disparaît derrière son propre travail, ses deux âmes de concepteur et d’exécuteur se fondent en une œuvre qui peine peut-être à être reconnue comme telle. Qui est le mosaïste contemporain ? Son identité est-elle reconnue ou méconnue ? Sa présence dans le monde de l’art contemporain est elle évidente ou peine-t-elle à émerger ? Son travail artistique lui survivra-t-il ? Les travaux de Clément Mitéran poussent à ces interrogations et suggèrent une réflexion sur la démarche artistique centrée sur l’aspect de la matière que révèlent ces images : formats différents, matériaux luxueux ou simplement précieux, dégradés, contrastes et évanescences. Ces éléments définis supportent les photographies de personnes existantes comme dans le triptyque Giornate ou le duo Trace, ainsi que les photomontages qui composent les Monstre. Ce seul titre réunit les portraits consanguins et nous en donne la clé interprétative. Sans place laissée au hasard, mais sur un certain sentier poétique ; une poésie ironique mais aussi agressive derrière l’apparente quiétude de froids chromatismes.

Le portrait est un symbole, une énonciation, une déclaration de présence, l’affirmation d’un status et d’une existence. Dans Rappresentazione anonima de Clément Mitéran, le portrait devient la métaphore paradoxale d’une position fragile, la dénonciation voilée d’une condition identitaire précaire que soulignent les Simulacrum, à travers l’usage du précieux or blanc, ironique représentation d’un découragement, d’une renonciation à créer une œuvre artistique.

Emanuela Fiori